France, 2008

Partir n’était pas une option, c’était une nécessité. Je me souviens exactement où j’étais quand j’ai pris la décision de quitter ma ville natale, mon pays. Le bus 297 venait de s’arrêter sur le premier arrêt de bus depuis le centre de Katowice en direction de mon quartier, Osiedle Odrodzenia, au sud de la ville. En face du palais de la jeunesse où j’ai passé tous les lundis et vendredis soir en apprenant le chant et la danse pendant plusieurs années de ma vie, j’ai su. Je ne savais pas où exactement, mais il fallait que je parte.

Enfin, j’avais une vague idée de l’endroit. 

C’était le début du mois de septembre. L’air portait encore les dernières traces de l’été. La journée était ensoleillée. Je me souviens encore de la couleur de la lumière derrière les vitres du bus, cette teinte chaude, jaunâtre et orangée. Il devait être aux alentours de 16 heures.

J’aurais dû commencer ma deuxième année d’études au Collège des langues étrangères pour enseignants à Sosnowiec. Aujourd’hui, je suis incapable de dire si j’avais validé ma première année. Ces études étaient une véritable erreur. Un choix malheureux après deux tentatives ratées d’entrer à l’école d’art dramatique de Cracovie. Nous étions en 2008. J’avais 20 ans. J’étais découragée, perdue.Mes journées étaient rythmées par les garçons, un job de serveuse au bar « Tawerna » à Katowice et l’alcool. Beaucoup d’alcool.

La tête appuyée contre la vitre du bus, j’ai compris qu’il était temps de faire quelque chose de ma vie. Partir, changer quelque chose. « Sinon, dans quelques années, tu seras toujours là à te plaindre autour d’une bière, comme tes amis et les clients du bar », me suis-je dit. Dix jours plus tard, j’embarquais sur un vol Wizz Air à destination de Paris-Beauvais. Sur mon compte, 50 €.

Ce n’était pas mon premier séjour en France, mais j’avais le pressentiment que ce serait le dernier. Même si je me persuadais, ainsi que mon entourage, qu’il ne s’agissait que d’un départ de neuf mois comme fille au pair, après quoi je rentrerais en Pologne, changerais de ville et commencerais des études dans une filière plus intéressante. Bien sûr, il y avait aussi mon copain de l’époque, resté en Pologne.

La vie en avait décidé autrement. Ou plutôt une rencontre. Une nouvelle histoire d’amour a scellé l’idée de rester. Rester, et ne plus jamais vraiment rentrer.

Espagne, 2016

Exactement le 10 septembre, sept ans plus tard, en compagnie de mon copain de l’époque, R., et de mon amie T., j’ai dégusté mon premier petit-déjeuner espagnol. Café, jus d’orange, pain et le célèbre jamón ibérico avaient une saveur exquise après une nuit passée sur la route, nécessaire pour parcourir les 1 300 km qui séparent Paris de Madrid – ma nouvelle ville d’adoption.

Le trajet, dans une voiture chargée jusqu’au toit, semblait être une promenade de santé comparé à la folie administrative qui nous attendait. T. en parle encore aujourd’hui, du temps, de l’énergie et des jurons nécessaires pour installer une connexion Internet dans notre appartement de Cuatro Caminos – un service vital pour quatre étudiantes en échange entre la Sorbonne et l’université Complutense.

Je n’avais aucune envie d’être là.
Mes pensées tournaient en boucle : « Qu’en est-il de ma relation avec R., déjà sur le fil du rasoir ? Comment vais-je subvenir à mes besoins ? » Je n’avais que 4 000 euros de côté, économisés scrupuleusement au fil des années en travaillant comme serveuse à Paris pendant mes études. « Et si je ne trouve pas de travail ? Mon espagnol est à peine basique. Et puis, je ne veux plus travailler en restauration »– cette promesse que je m’étais faite résonnait en boucle dans ma tête. C’était pourtant mon idée de partir en échange. C’est moi qui avais convaincu mes amies de tenter l’aventure.

Pendant ce temps, R. était resté dans mon appartement en location à Courbevoie, en banlieue parisienne. J’y avais laissé mes meubles, mes affaires, mes souvenirs, persuadée que j’y reviendrais une fois mon année universitaire terminée, mon mémoire rédigé et soutenu. Ironie du sort : c’est précisément après mon départ que R. s’y est véritablement installé, lui qui, jusque-là, rechignait à vivre avec moi.

J’avais même organisé un pique-nique d’adieu sous la tour Eiffel. Comme si je pressentais que ce départ allait bouleverser le cours de ma vie. Certains de ceux présents ce jour-là, je ne les ai jamais revus.

J’ai d’ailleurs adoré mon départ d’Espagne. Peut-être parce que j’ai fait le trajet seule, ne m’arrêtant que pour une courte nuit près de Bordeaux ? Ou peut-être parce que ce voyage était l’ultime étape d’une transformation intérieure ? Ou alors, tout simplement, parce que j’adore conduire seule à plus de 120 km/h en écoutant de la bonne musique ? Probablement un peu de tout cela.

Le chemin vers C.

Les départs qui ont suivi – en Jamaïque, en Antigua-et-Barbuda, puis au Vanuatu – étaient irréels, comme des rêves éveillés. Chaque fois que je montais dans un avion, je n’en revenais pas de ma chance. Moi qui ai toujours voulu voyager… et voilà que c’était devenu mon quotidien ! Un métier qui me permettait de partir sans cesse et de m’installer dans des endroits où je n’aurais jamais osé imaginer vivre. J’avais l’impression d’avoir touché le jackpot !

Fêtes, rencontres, soleil, plage, insouciance… jusqu’à ce que le contre-coup arrive.

Une nouvelle rencontre, avec C.

Le départ pour la Guinée fut à la fois une excitation et une déchirure. L’Afrique subsaharienne m’a toujours attirée. L’idée d’y mener un projet pendant quelques mois me réjouissait. Mais je savais désormais que mon appartement à Courbevoie ne m’appartenait plus. La prochaine fois que j’y mettrais les pieds, ce serait pour y faire mes cartons et tourner définitivement la page. Ce départ pour la Guinée, c’était aussi le dernier « Je t’aime » chuchoté en montant dans le taxi qui m’emmenait à l’aéroport. C’était la fin de mon histoire avec R.

Quelques mois plus tard, sans le savoir, je vivais mon dernier départ en solo.
La route vers C. passait par un déménagement et un adieu à cette vie que j’avais patiemment bâtie à Paris. Un renoncement à toute possession matérielle, un détachement difficile pour quelqu’un qui avait dû travailler dur – parfois jusqu’à seize heures par jour comme serveuse dans le huitième arrondissement – pour se payer tout ce qu’il possédait.

C’était aussi un pari. Une confiance aveugle en quelqu’un que je connaissais à peine, qui vivait littéralement à l’autre bout du monde et qui m’y attendait. « Vanuatu ? C’est où, en Afrique ? », me demandaient mes amis.

C’était des cartons lourds remplis de livres. Le grenier de ma marraine encombré de mes vêtements et chaussures d’hiver. Des adieux définitifs à des amis… que je reverrais finalement quelques mois plus tard. C’était la peur. Et cette pensée que je déteste : « Je pars pour un homme. » Quelle horreur ! Et pourtant, j’avais déjà un travail sur place.

Quand je repense à mes voyages, les souvenirs deviennent d’une clarté étonnante. Je revois les visages, ressens les émotions, perçois les couleurs. Chaque départ, même le plus insignifiant, est toujours un choix.

Car que se serait-il passé si je n’étais jamais partie ? De Pologne, de France, d’Espagne… ? J’aime parfois imaginer à quoi aurait ressemblé ma vie si je n’étais pas montée dans ce premier avion. Mon empreinte carbone serait sans doute plus faible (rire).

Mais d’un autre côté, inventer une version alternative de mon existence me semble trop abstrait. Je pense que, d’une manière ou d’une autre, j’aurais quand même trouvé un moyen de… partir.

4 réponses à « Voyages transformateurs : mes départs »

  1. Avatar de dragonwondrous7716b4948d
    dragonwondrous7716b4948d

    J’adore!
    Je revis ton histoire en relisant, moi qui suis arrivée dans ta »vie »en 2012, dans cette brasserie parisienne où tu bossais beaucoup comme tu l’as écris ! Et je me souviens aussi de cette grande conversation dans un bistrot parisien où tu avais des doutes sur ton dernier grand départ !!!
    Bref …je t’admire pour tout ça m’a Daria 💪🏼😘

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    1. Avatar de Darianna Myszka

      Merci ma Stéphanie. Merci pour tous ces moments vécus ensemble. Hâte de te retrouver pour des nouvelles aventures :*

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  2. Avatar de leschroniquesdeamy
    leschroniquesdeamy

    Quel beau voyage dans tous ces merveilleux souvenirs tu nous offres avec ce texte.
    J’ai la chance d’avoir croisé ton chemin il y a bientôt 15 ans et au final a travers toi et ton histoire j’ai appris tellement de choses sur ces opportunités à saisir pour faire de la vie une vraie aventure!

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  3. Avatar de Katherin Rodriguez

    Que de l’admiration!

    Je me revoit aussi il y a plus de 15 ans à revivre et à ressentir des choses très similaires, sans doute celles qui nous ont permis de devenir amies. C’est une grande chance pour moi de t’avoir rencontré et de pouvoir t’applaudir encore aujourd’hui pour tous ces admirables périples.

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Je suis Darianna

Bienvenue dans un espace où je tisse des récits entre passé et présent, ici et ailleurs.
De mon quotidien à mes souvenirs d’autres horizons, j’écris sur les expériences qui marquent, les rencontres qui façonnent et les réflexions que suscite le monde qui m’entoure. Parfois léger, parfois plus profond, ce blog est un carnet de vie, un mélange d’anecdotes personnelles, d’observations et de pensées vagabondes.

Je suis franco-polonaise, expatriée depuis 2008, avec dans mes bagages une vie en France, en Espagne, en Jamaïque, au Vanuatu, et aujourd’hui à Tahiti. Journaliste de métier et de caractère, l’écriture a toujours été mon moyen naturel de capter le monde, de le questionner, de l’apprivoiser — ou simplement de m’en souvenir.

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