Je me rends en Guinée, ce pays d’Afrique de l’Ouest dont la capitale est Conakry, en juillet, juste après un projet réussi à Vanuatu et un séjour moins réussi de quelques semaines aux Fidji.
Nous sommes en 2017, et le chef de l’État est Alpha Condé. C’est une figure très importante et en même temps controversée de l’histoire guinéenne. En 2010, il est devenu le premier président démocratiquement élu, après plus de cinquante ans de dictatures militaires et d’autoritarisme. À l’époque, un visionnaire et un espoir pour l’avenir du pays. Quelques années plus tard, ma grande déception.
Organiser une rencontre avec le président
Obtenir un rendez-vous avec le chef d’un pays de près de 14 millions d’habitants n’est pas une mince affaire. Moi et mon nouveau compagnon de voyage, un Panaméen avec qui je réalise ce projet, y consacrons un mois et demi. On commence par rencontrer ses collaborateurs proches, quelques ministres. La tâche est facilitée par le fait que le projet doit être publié dans un grand journal chinois, et que le reportage a pour objectif de « raviver les excellentes relations bilatérales entre la Chine et la Guinée ». C’est censé être « le moment idéal pour les deux pays, afin de mettre en avant le potentiel de coopération sino-guinéenne qui peut assurer le développement socio-économique de la Guinée ». En résumé : convaincre le plus grand nombre possible d’investisseurs chinois (c’est-à-dire le gouvernement chinois) de verser des fonds ou d’accorder des crédits avantageux à la Guinée.

La présence chinoise
Lorsque la Guinée a choisi l’indépendance en 1958 (devenant le premier pays décolonisé d’Afrique française), prenant le risque d’une rupture brutale avec la France, la Chine a rapidement tendu la main vers Conakry. Dès les années 60, Pékin offrait un soutien politique et technique, construisant des symboles comme le Palais du Peuple, et envoyant médecins et ingénieurs pour combler le vide laissé par l’administration coloniale. Mais c’est surtout sous la présidence d’Alpha Condé que la présence chinoise est devenue visible au quotidien. En 2016, un partenariat stratégique global a été signé, ouvrant la voie à une vague d’investissements : centrales hydroélectriques, routes, exploitation massive de la bauxite, et bientôt aussi le gigantesque projet ferroviaire et minier de Simandou.
La Guinée possède un potentiel énorme : près d’un quart des réserves mondiales de bauxite, d’importants gisements de fer, d’or, de diamants et d’abondantes ressources en eau. Pendant mon séjour, la présence chinoise était déjà bien visible, notamment à travers des panneaux en mandarin sur les chantiers. Quelques semaines après notre rencontre, Alpha Condé s’est rendu en Chine, où en septembre 2017 il a été reçu pour une longue entrevue par Xi Jinping, avec qui il cherchait à construire une relation privilégiée.
Aujourd’hui, Pékin reste le partenaire économique le plus important de la Guinée.
(…)
Attente et vie à Conakry
En attendant le rendez-vous, je réussis à négocier un séjour prolongé (un barter) au Palm Camayenne – le premier hôtel cinq étoiles de Guinée. Je me souviens encore de leur buffet de petit-déjeuner. Et de ces omelettes !
Avec A. et notre chauffeur, Mamadi, on fait rapidement connaissance avec un groupe d’expatriés français, bien qu’ils ne représentent pas la plus grande diaspora étrangère en Guinée. Les Libanais sont beaucoup plus nombreux. Ce sont eux qui ont souvent les plus gros portefeuilles et dirigent les plus grandes affaires. On découvre ce petit monde lors d’événements organisés dans les hôtels, accessibles uniquement à une certaine classe sociale. Ici, plus qu’ailleurs, je constate un véritable clivage de classes.
Pendant notre temps libre, on essaie de « visiter » Conakry et ses environs. Grâce à nos nouvelles connaissances, on se rend sur l’île de Kassa et on est invités à un mariage local et à un baptême – deux mondes totalement différents : celui des Guinéens riches et des pauvres.

Bien que la capitale se situe sur la presqu’île de Kaloum, les plages locales – en raison de la proximité du port et des nombreuses pirogues – ne donnent pas envie de se baigner. L’eau est trouble, l’air lourd, et le ciel gris la plupart du temps. La verdure se trouve à l’intérieur du pays, mais y accéder nécessite un bon véhicule, de l’argent pour les pots-de-vin aux policiers et militaires, et de préférence une protection.
La rencontre qui aurait pu ne pas avoir lieu
Le rendez-vous avec Alpha Condé est prévu pour l’après-midi. Mamadi, notre chauffeur, nous conduit, A. et moi, jusqu’aux portes du palais Sékhoutouréya – résidence présidentielle depuis 2010.
On entre dans un petit bâtiment blanc pour nous faire enregistrer. Partout, des soldats lourdement armés. Avec nous, d’autres visiteurs – principalement des Chinois. La coopération financière et commerciale avec la Chine est une des priorités du professeur Condé. Quelques mois plus tôt, à Vanuatu, j’avais été témoin d’une stratégie similaire – céder des richesses naturelles en échange d’« aide » financière, d’investissements et de protection politique. Cette politique me semble risquée à long terme. Mais qu’est-ce que j’en sais ?
Nous atteignons le palais à pied, parmi des paons et de petites biches se promenant dans les jardins. L’une d’elles, malgré l’atmosphère paisible, m’attaque, courant vers moi comme un taureau sur l’arène. Mauvais présage ?

Dans une des salles, on attend l’interview. Habitués à passer des heures dans les secrétariats, le temps ne nous dérange pas. Mais le comportement des fonctionnaires et des gardes me préoccupent. Finalement, un collaborateur du président s’approche de A. Il ne veut pas me parler – « parce que je suis une femme », je pense.
Et j’ai bien l’impression d’avoir raison.
– Tu n’entreras pas, me dit A. après un bref échange.
– Pardon ? Mais ils savaient que j’allais être là ! Depuis quand le président ne peut-il pas rencontrer une femme ?
La colère monte en moi. Seulement, selon le protocole, ma robe serait « trop courte ». Effectivement, elle arrive juste au-dessus du genou, bien qu’elle soit l’une des plus modestes que j’aie. Je prends mon téléphone.
– Mamadi, tu es dans les parages ? Tu dois aller à l’hôtel et m’apporter une autre robe. Au plus vite !
Heureusement, il réussit à revenir à temps (et Dieu sait qu’avec les embouteillages à Conakry, c’était presque un miracle). Je ressens encore une immense gratitude pour ce meilleur chauffeur de Guinée.
Dans ma robe à pois, arrivant sous le genou, achetée pour le mariage d’un cousin, je pénètre dans la salle où se trouve le professeur Alpha Condé. La pièce est sombre, les rideaux tirés. Au centre, entouré de fauteuils, le président est assis -tout de blanc vêtu, bien que pas dans le boubou traditionnel. Il sourit.

Fondateur de la Fédération des Étudiants d’Afrique Noire en France (FEANF), professeur à la Sorbonne, condamné à mort en 1970, emprisonné et torturé trente ans plus tard – il donne aujourd’hui l’impression d’un homme âgé calme et aimable. Avec un grand sang-froid et une voix pleine de sagesse, il répond à nos questions sur le panafricanisme, le développement des infrastructures, la lutte contre la corruption et sa vision de l’avenir de la Guinée.
Un avenir que Alpha Condé a lui-même troublé en 2020. Celui qui était symbole de démocratie est devenu son destructeur. En 2021, un coup d’État renverse Condé après sa décision de modifier la constitution pour briguer un troisième mandat. Manifestations, corruption, crise économique – tout cela conduit à l’intervention de l’armée. L’ex-président vit aujourd’hui en exil aux Émirats arabes unis et est accusé de crimes commis pendant son mandat.
L’interview se termine par un échange sympathique et la proposition de visiter les cascades de Soumba – en compagnie de son chef de cabinet et d’une escorte de gardes. Dans des véhicules tout-terrain, nous partons à l’intérieur du pays. Sur la route, les soldats aux points de contrôle vérifient les papiers et comptent sur quelques billets. Cette fois, on ne rencontrera pas de problème.

(…)
La dernière mission
Cette rencontre nous a ouvert des portes pour d’autres discussions – avec des ministres, des conseillers et des hommes d’affaires. Bientôt, nous avons réalisé un long reportage publié dans le South China Morning Post et signé plusieurs contrats, notamment avec le Ministre des Mines et de la Géologie – responsable des riches gisements de bauxite et, comme nous l’avons vite constaté, doté d’un ego tout aussi impressionnant.
Pour moi, cependant, cette rencontre avec Alpha Condé reste un symbole de la facilité avec laquelle espoir et vision peuvent céder la place à l’ambition et au pouvoir.
Ce fut également ma dernière mission de ce type. J’ai été déçue par le fonctionnement réel du monde. Oui, j’étais naïve. Je n’imaginais pas que l’on puisse dépenser de telles sommes pour des publications internationales juste pour que la communication et l’image soient conformes.
Depuis, j’essaie d’être un peu moins naïve. Et pour les rencontres avec les chefs d’État et les ministres, je porte une robe qui descend au-dessous du genou. 😉






Laisser un commentaire