L’alcool. Dans ses vapeurs grandissent des dizaines de milliers d’enfants à travers le monde.
En Polynésie française, selon le ministère de la santé et de la prévention, 50 % des addictions sont liées à l’alcool. La consommation ne cesse d’augmenter. En 1995, 33,3 % de la population déclarait en consommer. En 2010, ce chiffre était passé à 66,8 %, selon le programme de lutte contre les addictions 2019–2023. Plus de 40 % des consommateurs boivent chaque jour.
Ces données sont confirmées par mes stagiaires : des adultes à la recherche d’emploi pour qui le seul moyen de se détendre consiste souvent à boire « une Hinano », la bière locale bon marché, entre amis, sur « un coin de banc ». L’alcool est accessible, peu cher, et devient un divertissement comme un autre.
Ce constat me semble tristement familier.
La transmission familiale
Dans ma famille, il était là bien avant moi – chez mes parents, mes grands-parents. Je ne sais rien d’avant, mais je soupçonne mon arrière-grand-mère d’avoir évité l’alcool. Je ne l’ai jamais vue boire.
Chez nous, l’alcool n’a jamais été ce petit verre de vin des grandes occasions. Il a toujours été un problème. C’est entre autres à cause de lui que mon père, à seulement 25 ans, a mis fin à ses jours, laissant sa femme et une petite fille de trois ans.
L’alcool est revenu ensuite, fidèle destructeur, pour gâcher tant de Noëls noyés dans les larmes.

Aujourd’hui, je pense que ma grand-mère était une alcoolique « hautement fonctionnelle ». Elle assurait, sauf lors des fêtes.
Ma mère, elle, aime « se détendre » après une semaine difficile : un rituel du vendredi soir, quelques bières, un paquet de cigarettes.
J’ai tellement intégré ce rituel qu’à une certaine période de ma vie il est devenu le mien.
J’ai bu ma première bière au collège, avec mon cousin, dans un parc, un jour de beau temps. J’avais peut-être 14 ans ? Ensuite, ça s’est enchaîné. Au lycée, c’était la descente. Une bière après les cours, au bar du coin. Cinq zlotys (1,50€) la demi-pinte. Une clope avec ça. Et puis, les vins bon marché, les tristement célèbres « vinasses ». Je me souviens encore d’un voyage au ski : avec mes camarades du lycée, nous avions acheté neuf litres de vodka dans un magasin douteux d’une ville minière de notre région. Que personne n’ait perdu la vue après avoir bu ce truc en bouteille plastique, c’est un miracle.
À l’époque, on était loin du « healthy lifestyle », du sport, du bio et de la matcha pour le petit-déjeuner.
Je préfère ne pas compter toutes les bêtises commises sous alcool. Il a endommagé mes neurones, mais m’a aussi exposée à bien des dangers. Récemment, j’évoquais cette période avec une ancienne camarade de lycée, bien plus sage que moi à l’époque. On parlait de regrets, de ce passé qu’on ne peut pas réécrire. Et une idée m’est venue : et si mes choix dans le domaine de la consommation de l’alcool n’avaient pas été que mes choix ?
Je pense à l’influence de la société, à l’environnement, à ce que l’on voit, ce qui devient la norme. Je pense aussi à l’héritage familial, ce que l’on porte en soi avant même de savoir parler : les histoires, les traumatismes, les choix de nos parents.
« Les traumatismes du passé – pas seulement ceux liés à la guerre, mais aussi ceux provoqués par des événements bouleversant profondément l’équilibre émotionnel familial (crime, suicide, mort prématurée, perte soudaine) – peuvent se manifester dans les générations suivantes », écrit Mark Wolynn dans un livre polonais dont le tire on pourrait traduire en Cela n’a pas commencé avec vous. « Le traumatisme voyage aussi bien à travers notre société que de génération en génération. »
Vers une prise de conscience
Les recherches montrent que l’alcoolisme n’est pas hérédité, mais que certaines prédispositions peuvent bel et bien se transmettre. L’idée ici n’est pas de se chercher des excuses. Plutôt de regarder notre histoire avec un peu plus de douceur, de recul – et, pourquoi pas, de se pardonner un peu.

Malgré cette histoire qui peut paraître dramatique, je ne me suis jamais considérée alcoolique. Mais aujourd’hui, ma relation à l’alcool est bien plus saine même si, il est plus facile pour moi de refuser un premier verre que de m’arrêter après le deuxième. Mais avec toutes les informations disponibles aujourd’hui sur les ravages causés par l’alcool, la prise de conscience grandit. Et il est devenu plus facile de dire : « Merci, je ne bois pas ».
D’ailleurs, pour mes 30 ans, je me suis offerte une année d’abstinence. Depuis, chaque année, je choisis de ne pas boire pendant plusieurs mois. Pourtant, malgré une conscience collective plus éveillée, ce refus de consommer continue de susciter autant d’étonnement : « Ah bon ? Tu ne bois pas ? Mais pourquoi ? Tu es enceinte ? » Mon mari, qui n’a jamais bu une goutte d’alcool de sa vie, reçoit lui aussi toujours les mêmes regards interloqués : « Vraiment ? Jamais ? Rien ? » Il demeure une exception, parfois difficile à comprendre.
En France, comme en Pologne, le sujet de l’alcool est pris de plus en plus au sérieux dans les médias. Des podcasts, des blogs, des comptes Instagram y sont entièrement dédiés. L’OMS rappelle d’ailleurs que l’alcool est le troisième facteur de risque majeur pour la santé dans le monde, et qu’il est responsable de plus de 3 millions de morts chaque année.
Sur mes réseaux sociaux, mon petit sondage personnel a montré que de plus en plus de gens limitent ou arrêtent totalement leur consommation. Il s’agit de Français mais aussi de Polonais. Beaucoup se lancent dans le défi du Janvier sobre connu sous le nom du dry january. Alors certes, il reste encore du chemin à parcourir côté prévention. Mais je veux croire que la génération de ma fille sortira peu à peu des vapeurs d’alcool.
Si le sujet vous intéresse, je vous recommande la lecture du livre Sans alcool de Claire Touzard. Il s’agit du témoignage d’une journaliste qui partage son parcours vers la sobriété, en mettant en lumière un alcoolisme mondain trop souvent banalisé. Je vous conseille également, en anglais, le témoignage du neuroscientifique Andrew Huberman, à retrouver sur YouTube : “What Alcohol Does to Your Body, Brain & Health”. Ce deuxième apporte un éclairage plus scientifique.
Et vous, quelle est votre histoire avec l’alcool ?






Laisser un commentaire