Ça ne devait durer qu’un moment, être une parenthèse.
Neuf mois en tant que fille au pair, apprendre la langue, vivre une aventure, puis retourner en Pologne.

Une arrivée inattendue
Je trouve la famille M., chez qui je vais travailler comme fille au pair, sur le site AuPairWorld. Par un heureux hasard, les parents sont, tout comme moi, quelque peu désespérés. Leur garçon au pair, d’origine chinoise, n’obtient pas le visa approprié. L’année scolaire commence déjà, et leurs trois enfants (8, 10 et 13 ans) se retrouvent sans personne pour s’occuper d’eux. Je tiens à partir rapidement, même si la perspective de m’occuper de trois enfants m’effraie.
La maison où je vais passer les neuf prochains mois se situe à 20 km au nord de Paris. Le quartier « huppé » de la commune, rempli de maisons individuelles assez cossues, est perché à 180 m d’altitude. Autant dire que mon choix de voyager élégamment, en chaussures à plateforme et manteau blanc ajusté, avec une valise à roulettes, s’avère être la pire idée que je puisse avoir. Après avoir gravi la colline jusqu’à ma famille française, je suscite à la fois pitié et amusement.
« Il faut toujours voyager habillé de façon élégante », dit mon arrière-grand-mère, une maxime que ma mère répète comme un mantra. Car, selon l’école slave, « l’habit fait le moine ». Aujourd’hui, voyager en leggings et sweat propre me semble suffisamment élégant. Ma mère, elle, continue de voyager, même à l’autre bout du monde, en belles chemises claires et garde toujours de la classe.
Des volets blancs en terrain escarpé
La maison est grande, lumineuse, avec un vaste jardin à l’arrière. Elle ressemble un peu à celles des films américains. Toutes les fenêtres, y compris les baies vitrées du salon, sont équipées de volets battants en bois blanc. Pourquoi s’embêter à les ouvrir et les fermer chaque jour alors qu’il y a des rideaux ?
La maison compte trois étages, et ma chambre – équipée d’une télé – se trouve tout en bas, juste à côté de la buanderie et de l’entrée du garage. Malgré une toute petite fenêtre, elle est agréable et en hiver, il y fait chaud (un critère très important pour moi).
Les chambres des enfants et des parents sont tout en haut. À l’étage, la vie familiale bat son plein. La cuisine ou je passe beaucoup de temps avec les enfants est séparée du salon. Pendant mon temps libre, je reste dans le bureau, où se trouve une immense armoire remplie de jeux de société et surtout un ordinateur Apple avec accès à Internet. C’est le début de Facebook. Je garde donc le contact avec mes amis. Je n’arrive pas à me couper de ma vie polonaise.
Je tombe dans une famille assez aisée – catholique, pratiquante, avec des valeurs traditionnelles. La mère des enfants organise le catéchisme, les enfants ont fait leur communion, et chaque dimanche, ils vont à l’église. Cependant, on ne me fait jamais sentir que mon approche de la religion pose problème. Cela doit plutôt les intriguer. Comment ça ? Une Polonaise qui s’éloigne de la foi ? C’est l’une des premières leçons que l’on apprend rapidement en France – en matière de religion et de pratiques, chacun s’occupe de ses affaires. Bien que, avec le recul, je me demande si les parents accepteraient d’héberger quelqu’un de confession musulmane ? Nous n’en avons jamais parlé.
Le quotidien d’une fille au pair
Mon travail consiste à aller chercher les deux plus jeunes (appelons-les A., 10 ans, et S., 8 ans) à l’école, leur donner le goûter et veiller à ce qu’ils fassent leurs devoirs. Je peine à comprendre comment une simple baguette coupée en deux avec quelques morceaux de chocolat dedans peut être considérée comme un goûter. En Pologne, il aurait fallu préparer quelque chose de plus élaboré. Mais en France, l’efficacité prime – ce que j’apprécierai plus tard – bien que cet effort slave pour préparer à manger, accueillir les gens, ou même bien s’habiller selon l’occasion, restera toujours en moi.
Le mercredi, les enfants en France n’ont pas école. Il faut donc s’en occuper toute la journée. C’est souvent le pire jour pour toutes les filles au pair. Cependant, mes protégés ont une journée bien remplie avec des activités extrascolaires, comme le tennis ou l’école de musique. Mon rôle est donc de les accompagner d’un endroit à l’autre. Le week-end et les soirs, je suis libre. Un travail supplémentaire consiste à faire le ménage régulièrement, mais je ne peux pas dire que ces tâches me demandent de grands sacrifices. J’ai beaucoup de chance de tomber dans cette famille. Certaines filles au pair que je rencontre vivent de véritables cauchemars : traitées comme des domestiques, mal nourries, déconsidérées.
J’ai de la chance donc. D’autant plus que je m’entends très bien avec A. et S.

Le Schtroumpf, la mini-cheffe et l’adolescent compliqué
A. est une fille sympathique, intelligente et attentionnée – très mûre pour son âge. Elle aime lire et s’intéresse beaucoup aux autres. Elle me pose beaucoup de questions. Sur tout. Je garderai, plus tard, dans l’un de mes agendas de l’époque, un pétale de rose rouge qu’elle avait glissé entre les pages, pour mon anniversaire. Elle aime cuisiner et pâtisser. Heureusement d’ailleurs. C’est elle qui m’apprend quelques plats rapides que je dois préparer pour le déjeuner ou le dîner, comme la quiche lorraine. Elle a 10 ans, moi 20 – et en cuisine, elle me bat à plate couture. La cuisine n’a jamais été – et n’est toujours pas – ma grande passion. Manger, en revanche…
Le plus jeune, je l’appelle mon Schtroumpf. Et même si le mot « Schtroumpf » en français me fait penser au nom d’un soldat allemand de la Wehrmacht (c’est lié à la sonorité du mot), S., lui, est à croquer. Un petit blondinet, souriant et adorable. J’adore passer du temps avec lui, malgré son immense passion pour les Playmobil, auxquels il joue sans relâche – surtout avec son château.
C’est différent avec l’aîné de la fratrie – un garçon de 13 ans. Son adolescence compliquée me donne du fil à retordre.
Mais c’est lui qui m’apprend mes premiers « vrais » gros mots. « Sérieux ? Tu sais pas ce que ça veut dire ‘va te faire foutre’ ? »
C’est avec lui que je sauve leur cochon d’Inde d’une mort tragique, en découpant la manche d’un polaire à plus de 100€, dans lequel il se coince.
C’est encore lui qui me dessine de jolis dessins que je garde encore aujourd’hui (dudit cochon d’Inde d’ailleurs !).
Et c’est aussi lui qui, à la fin de mon séjour, me remercie pour ma présence et s’excuse pour son comportement. Quelques années plus tard, je le croiserai en Espagne. Un jeune adulte, changé, mature.

Zéro centime, et beaucoup de fierté
C’est vrai : m’occuper d’enfants n’a jamais été — et n’est toujours pas — mon activité préférée. Mais cette expérience me permet d’améliorer mon français et de gagner un peu d’argent. Je gagne environ 350 € par mois. En revanche, les premières semaines en attendant ma première paie sont loin d’être faciles : je n’ai pas un centime en poche.
Les derniers pièces qu’il me reste en arrivant en France, je les dépense pour le transport : le fameux bus de l’aéroport de Beauvais jusqu’à Porte Maillot, puis le métro, le RER, et enfin le Transilien.
C’est difficile d’être dépendante de quelqu’un — surtout d’un inconnu. Et même si le frigo est toujours plein, même si on m’invite à me servir librement, mon éducation me l’interdit. Parfois, je me demande si cette extrême politesse (surtout ne pas déranger, devenir invisible) ne me prive pas, en réalité, de certaines choses essentielles dans la vie — comme la confiance en soi, par exemple.
Quelques années plus tard, je verrai les choses autrement. Il me faudra seize années à l’étranger et une multitude d’expériences pour le comprendre.
En étant fille au pair, je me donne un an pour comprendre ce que je veux faire de ma vie. Mais je laisse vite tomber le cours de français que ma famille française me trouve. Il est trop facile pour moi, je m’ennuie. Je commence à rencontrer du monde et à faire la fête.
L’absence de vie sociale dans la commune où j’habite, je la compense par des sorties « bière et cigarette » à la gare locale avec G. et I., des filles au pair allemandes d’une autre famille du coin. Il faut certes descendre tout en bas de la ville, mais en hiver, l’avantage, c’est que les quais sont chauffés par des lampes.
Les week-ends, ma vie en dehors de la maison et loin des enfants tourne autour des soirées « à Paris », des courses effrénées pour attraper le dernier train à Gare du Nord (qui part à 21h55), des karaokés dans un bar près de la place Pigalle, et, parfois, des levers de soleil sur les marches du Sacré-Cœur. L’ivresse. L’ivresse de Paris.
À cette époque, je retourne en Pologne dès que j’en ai l’occasion et que mon budget me le permet. Je suis dans un entre-deux. Je n’ai pas de projet clair, et je sais que mes finances ne me permettent pas de rester à Paris plus longtemps.
À ce moment-là, je rencontre S.

Et vous?
Que pensez-vous de l’expérience de fille au pair ?
Avez-vous vécu une immersion culturelle marquante ?






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