Je ne viens pas d’une famille aisée. Ma mère m’a élevée seule, avec son salaire d’enseignante. Il nous arrivait, une fois ou deux, de devoir serrer la ceinture en attendant la paie.

J’ai dû me battre pour chaque chose que j’ai obtenue. Dès le lycée, je travaillais dans un bar de quartier pour avoir un peu d’argent de poche. À la fac, je cumulais un emploi à temps plein dans un restaurant pour pouvoir payer mon loyer dans la région parisienne – un loyer presque équivalent au salaire mensuel de ma mère.

Il m’arrivait d’être en colère, de ressentir une profonde injustice. Mais je n’ai jamais connu la véritable pauvreté. Celle dont on ne s’échappe pas en “retroussant ses manches”, en “se mettant au travail » et « en arrêtant de se plaindre”.

Je ne suis pas naïve. Cependant, la pauvreté et la misère me provoquent toujours la même réaction : un malaise viscéral, une lourdeur émotionnelle. Je sais bien que le monde des Bisounours n’existe pas. Que l’équité est rare. Et pourtant, je continue à me poser la question : comment est-ce possible ?

Tahiti m’a surprise par ses inégalités.

Dans la capitale de la Polynésie et ses environs, les inégalités se répartissent géographiquement. Les riches se cachent sur les hauteurs. Ils vivent sur de magnifiques collines verdoyantes, d’où la vue s’étend largement sur l’océan et sur l’île de Moorea, située à une heure de ferry de Papeete. Parmi eux, des Popa’a (blancs) et des Polynésiens plus aisés. Ils louent ou achètent des maisons disséminées sur les hauteurs, dans ce que l’on peut appeler des lotissements décrits comme des « oasis de tranquillité en montagne ». L’exemple le plus connu est Pamatai Hills, une résidence située entre 250 et 500 mètres d’altitude, qui compte des centaines de maisons et assure une « sécurité 7/7 ». «Préserver le calme et la sérénité de la campagne tout en maintenant des standards élevés de résidence », promet le site internet. « Une cage dorée », rigole G., notre nouvel ami, légèrement gêné d’avoir justement loué une maison là-bas. Quelques kilomètres plus loin, la colline du Pic Vert adopte le même concept. De belles maisons, souvent équipées d’une piscine et d’une grande terrasse, offrent l’illusion du rêve accompli de vivre dans un paradis tropical. Pour la modique somme de minimum 2500 euros par mois.

Tahiti, 2025

Au pied de ces « montagnes dorées », on se heurte à la réalité des bidonvilles locaux. Derrière les murs et la végétation luxuriante se dressent des habitations insalubres (le mot « maison » semble inapproprié), des bidonvilles isolés et des ruines. Construits en tôle ondulée et en bois, ces bâtiments sont dans un état déplorable. Les murs sont partiellement rouillés et endommagés, certains pans sont recouverts de bâches noires de manière précaire. Les abords des maisons sont souvent négligés, envahis par une végétation sauvage, et on y voit des déchets éparpillés au sol. Parfois, devant la maison, on remarque une voiture de très haut standing, qui vaut souvent les économies d’une vie. « Se montrer, quitte à se ruiner. »

Chaque matin, en emmenant mon bébé à la crèche, je passe devant une maison où de jeunes enfants, au lieu de jouer dans un jardin ou sur une terrasse avec une vue splendide, passent leur temps dans la rue, sans trottoir pour les séparer des voitures. De vieux jouets en plastique traînent devant l’entrée, des chiens errants rôdent autour .Même dans la grisaille d’une vie modeste, ils trouvent la force de m’offrir, chaque matin, un sourire sincère et un accueillant « Ia ora na ! »  Bien souvent, ceux qui détiennent des terres transmises par leurs ancêtres en sont les occupants légitimes, mais n’ont pas les moyens d’investir le moindre centime dans l’amélioration de leur habitat.

Papeete, 2025

Les inégalités sociales sont immenses en Polynésie française, où plus d’un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté. Il n’est donc pas surprenant que la population autochtone ait voté, lors des dernières élections territoriales, pour le parti indépendantiste. Comme si, cela pouvait révolutionner le système. Le système où les salaires varient de, à peine, 1 000 euros par mois pour les locaux à plus de 10 000 euros pour les expatriés français en provenance de Métropole, alors que le coût de la vie ici est de 25 à 35 % plus élevé qu’en France métropolitaine.

Beaucoup de personnes, surtout après la pandémie, se sont retrouvées à la rue. Pourtant, la pandémie ne peut pas être la seule explication à la situation dramatique de l’extrême pauvreté. La Polynésie française dispose de règles fiscales spécifiques qui aggravent les inégalités sociales. Dans ce paradis tropical, il n’existe ni système d’aide sociale ni protection pour les personnes les plus vulnérables et démunies. Il n’y a ni allocations chômage ni aides au logement. En revanche, l’absence d’impôt sur le revenu, y compris pour les plus aisés, ainsi que l’absence de droits de succession pèse sur le budget du territoire, qui est compensé par des droits de douane et des taxes indirectes – lesquelles affectent principalement les ménages les plus modestes.

Sous toutes les latitudes, les mêmes écarts

Il y a plusieurs années, les inégalités sociales similaires m’ ont poussée à quitter un travail qui, pourtant, semblait être un rêve devenu réalité. Après mes études à Madrid, j’ai été recrutée pour un poste vraiment intéressant dans une maison d’édition espagnole spécialisée dans la publicité multimédia. Mais cela, c’est une autre histoire. Dans le cadre de ce travail, je logeais dans des hôtels cinq étoiles dans des pays en développement — observant de près, et souvent avec malaise, le contraste brutal entre luxe et misère, souvent séparés seulement par un mur ou une rivière.

Je ne pourrai jamais oublier cette scène. À Conakry, en Guinée, alors que je traversais la ville dans une voiture confortable, chauffeur à l’avant, j’ai aperçu, à travers la vitre, des enfants nus se lavant sous la pluie. Pas par jeu. Par nécessité. L’eau qui tombait du ciel était sans doute leur seule douche du jour. Ce contraste m’a frappée de plein fouet. Moi, au sec, dans une voiture climatisée. Eux, dans la boue, riant parfois, mais surtout affrontant une réalité d’une dureté inouïe. Le monde m’est soudain apparu dans toute son injustice brutale. Je sais, cela peut paraître excessif… mais ce moment m’a profondément marquée. D’autant plus que ce travail m’a permis de constater à quel point l’argent du pays était gaspillé pour satisfaire l’ego de ceux qui détenaient le pouvoir.

Guinée, Conakry, 2017

En décrivant cette scène, une autre m’est revenue à l’esprit – elle remonte à plusieurs années, en Pologne. En 2007, en plein centre de Varsovie, le centre commercial Złote Tarasy a ouvert ses portes – un gigantesque complexe commercial, de bureaux et de loisirs dans un style postmoderne. L’élément caractéristique de cet espace est la rotonde vitrée – un escalier circulaire intégré au cœur de la galerie. Les clients, se déplaçant à travers celui-ci, forment un cercle – littéralement et symboliquement.

Le jour où j’ai visité ce centre, quelques mois après son ouverture, il faisait froid. Sur la place de l’autre côté de la rue, un cercle identique a été formé par une file de personnes attendant un repas gratuit. Deux cercles – l’un brillant, rempli d’exaltation liée aux achats, l’autre – composé de corps frigorifiés et de ventres vides. Ce contraste m’a frappée comme un miroir reflétant deux mondes qui coexistent, mais ne se rencontrent jamais.

À Tahiti, en Guinée ou en Pologne, la misère porte toujours le même visage. La pauvreté parle toutes les langues, prend toutes les couleurs de peau et prie des dieux différents.

Je n’ai pas d’illusions. Les injustices de ce monde ne disparaîtront pas d’un simple coup de baguette magique. Mais je crois que notre devoir est de ne pas détourner le regard.

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Je suis Darianna

Bienvenue dans un espace où je tisse des récits entre passé et présent, ici et ailleurs.
De mon quotidien à mes souvenirs d’autres horizons, j’écris sur les expériences qui marquent, les rencontres qui façonnent et les réflexions que suscite le monde qui m’entoure. Parfois léger, parfois plus profond, ce blog est un carnet de vie, un mélange d’anecdotes personnelles, d’observations et de pensées vagabondes.

Je suis franco-polonaise, expatriée depuis 2008, avec dans mes bagages une vie en France, en Espagne, en Jamaïque, au Vanuatu, et aujourd’hui à Tahiti. Journaliste de métier et de caractère, l’écriture a toujours été mon moyen naturel de capter le monde, de le questionner, de l’apprivoiser — ou simplement de m’en souvenir.

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